Calamité ? bénédiction ?
C’est l’histoire d’’un paysan. Peu d’habitants dans son village. Terre patiente, chemins lents, saisons fidèles, la vie va... Il revient un jour de la foire avec une jeune jument. Robe luisante, jarret dur. Les voisins lui flattent la croupe.
-Superbe bête, disent-ils. Chère ?
-oui, répond le bonhomme. Je n’ai plus un sou. Il en rit. Il la conduit à l’écurie.
Le lendemain, portail béant, licou rompu , litière éparse, plus de jument. Elle s’est enfuie . Les voisins viennent, s’apitoient.
-Pauvre vieux, quel manque de chance ! Te voilà sans rien, maintenant. Les temps sont durs. Que vas-tu faire ?
L’autre répond :
-Vivre, espérer. Mon ciel était clair, il se couvre. D’un malheur parfois naît un bien.
Passe un printemps. Un beau matin, la jument revient à la ferme. Elle n’est pas seule. A son côté un fringant étalon sauvage caracole, crinière au vent. Les voisins accourent, s’exclament :
-As-tu vu, l’ami ? Quelle aubaine ! Ta bonne étoile ? En or massif ! Tu es né coiffé ! Heureux homme !
-Mon ciel était gris, il s’éclaire, voilà tout, dit le paysan. Un jour il pleut, un autre il gèle, un autre encore il fait beau temps.
Son fils bientôt se met en tête de dresser le nouveau cheval. Il le monte. Il est jeté bas. On accourt, il geint, on s’affaire. Qu’a-t-il donc ? La jambe cassée. Jérémiades du voisinage.
-Calamité, bénédiction, dit le père, comment savoir ? Ces grands mots-là ne sont que brume qu’un vent prochain dispersera.
Après trois jours des soldats viennent. Ils poussent les portes à grand bruit.
-Les Barbares sont aux frontières ! Aux armes, les hommes, au combat !
Le blessé claudique. On le laisse. On le regarde avec envie. La guerre est la pire misère.
-Garde nos femmes, nos amies !
Les jeunes gens s’en vont en troupe. Ils s’éloignent sur la grand-route. Le paysan dit à son fils :
-Bénie soit cette belle bête qui t’a joliment démoli. Rentrons, la soupe refroidit.
Henri Gougaud
Chance, malchance ? Qui peut le savoir ?
A bientôt !